L'arc de Bond : l'apprentissage par l'échec. Il gagne tous les combats physiques et perd la guerre. Il finit le film seul, brûlé, désavoué, avec la certitude que son impatience a tout coûté. Entre-temps, il aura ri, reçu une pomme volée, et perdu son père de métier.
Pré-générique
01 EXT. HAUTES TERRES DE MADAGASCAR — GARE DE FIANARANTSOA — JOUR
Midi. Une lumière dure, sans nuage, qui écrase les toits de tôle et fait trembler l'air au-dessus des rails. Un train de brousse repart, wagons rouillés, voyageurs sur les marchepieds, poules dans des cageots. Sur le quai, deux cheminots en bleu de travail : MARC DELAUNAY, 50 ans, casquette vissée, et JAMES BOND, 34 ans, tout juste doté du matricule 007, que la combinaison ne fait pas oublier qu'il porte encore ses chaussures de ville.
BondTrois semaines que j'ai le matricule. Trois semaines à classer des rapports. Et on commence par un train de marchandises ?
DelaunayLe wagon onze part avec dix minutes d'avance sur l'horaire. Tu sais ce que ça veut dire ?
BondQue quelqu'un est pressé.
DelaunayQue quelqu'un a peur. (il se met en marche, sans courir) Un tir, ce n'est pas la détente, James. C'est tout ce qu'on fait avant.
BondJ'apprends vite.
DelaunayC'est bien ce qui m'inquiète.
Le train prend de la vitesse. Delaunay marche toujours. Bond court, s'accroche au dernier marchepied, tend la main pour tirer son aîné. Delaunay la regarde, sourit pour la première fois, la prend.
02 EXT. TRAIN EN MARCHE — TOITS DES WAGONS — JOUR
Le train s'engage dans les gorges, deux cents mètres de vide à droite, la paroi à gauche. Les deux hommes avancent sur les toits, de wagon en wagon, au milieu des sacs de manioc et des passagers qui voyagent sur le toit sans se soucier d'eux. Au-dessus, silencieux, un vol de drones de reforestation, blancs, en formation de V, au logo de la spirale : HOLOCÈNE.
BondIls nous suivent ?
DelaunayIls suivent tous les trains. Ils sèment le long des voies. (il lève la tête) Quarante mille drones, quarante mille arbres par jour. Le monde les adore.
Un tunnel, très bas. Delaunay s'aplatit sans hâte ; Bond, impatient, saute deux wagons d'un coup, atterrit trop près du bord, glisse, se rattrape à un tuyau de frein. Un garde en gilet HOLOCÈNE surgit du wagon de queue avec une matraque. Le combat se joue sur trente centimètres de toit : Bond le désarme, le plaque contre une tôle, l'envoie rouler dans un sac de farine qui explose en nuage blanc.
Delaunay(sans élever la voix) Tu es allé trop vite. Il en reste trois.
Trois gardes sortent de la brume de farine. Bond sourit pour la première fois du film. Il a l'air de s'amuser, et ça non plus ne rassure pas Delaunay.
03 INT. WAGON ONZE — JOUR
Le crochet d'une portière cède. L'intérieur est frais comme une chambre froide : des cuves d'inox, couvertes d'un mycélium blanc très pur, étiquetées DÉLUGE — LOT 11. Au plafond, une mappemonde de verre : quarante mille points lumineux, un pour chaque drone de la flotte, chacun relié à une ville.
Bond filme tout avec un bouton de veste. Delaunay passe la main sur le givre d'une cuve, lentement, comme on touche un animal mort.
BondC'est une arme ?
Delaunay(après un temps) Non. C'est un calendrier.
Il recule d'un pas. Le grondement des roues s'efface : dans le silence soudain, les quarante mille points de la mappemonde clignotent, très doucement, tous ensemble.
Pré-générique · le viaduc
04 EXT. VIADUC — JOUR
Holocène · Scène 04 · VIADUC · JOUR
Le train s'engage sur un viaduc de pierre, soixante mètres au-dessus d'une rivière en crue. Un grésillement monte du ciel. L'essaim de drones, soudain, descend : mille, trois mille silhouettes blanches qui avalent la lumière, comme une nuée de sauterelles.
Ils ne tirent pas. Ils découpent. Des lames fines tranchent les attelages : le train se coupe en deux, à l'endroit exact où se tiennent Bond et Delaunay. Les wagons de queue, libérés, reculent sur la pente, de plus en plus vite.
BondIl faut freiner !
Delaunay(il court, enfin) Il n'y a plus de frein, James ! Cours vers l'avant, saute sur la locomotive !
Dix wagons à franchir sur un toit qui recule. Bond bondit de caisse en caisse, entraînant Delaunay par le col. Le train fonce vers le vide : le viaduc s'interrompt, dynamité, quelques dizaines de mètres plus loin. Au dernier wagon, Bond saisit une chaîne de frein à main et s'y suspend de tout son poids : l'acier crie, des étincelles jaillissent, le train ralentit, ralentit, s'arrête à une main du gouffre.
Silence. Un wagon bascule, tombe en tournant dans la rivière. Bond reprend son souffle, sourit, regarde Delaunay.
05 EXT. GORGE — HUIT CENTS MÈTRES — JOUR
Sur une crête, à l'autre bout de la gorge, un reflet : l'éclat d'une lunette sous le soleil. SASKIA VEY, 43 ans, immobile dans la chaleur, ajuste. Elle respire. Elle attend que l'air cesse de trembler.
Delaunay lève la tête, comprend, ouvre la bouche. Le coup claque une demi-seconde plus tard, quand le corps est déjà tombé.
Bond le rattrape. Un trou propre au milieu de la poitrine. Delaunay a la main crispée sur une clé USB qu'il glisse de force dans la paume de Bond.
Delaunay(un filet de voix) Svalbard…
BondNe parle pas. Reste. Je vais…
DelaunayPrends… ton temps.
Il ne dit plus rien. Bond le tient contre lui, bêtement, sous un ciel d'un bleu insolent. Un deuxième éclat, sur la crête : Vey ajuste de nouveau. Bond lâche le corps, court, saute du viaduc.
La caméra le suit dans la chute : soixante mètres, l'essaim derrière lui comme une volée de cendres, l'eau brune qui monte. Impact. Silence sous l'eau, bulles, un tronc d'arbre qui passe. Bond remonte à l'air, très loin, sous le soleil, en sachant qu'on ne le cherchera plus.
Titre : HOLOCÈNE.
Acte I · Londres et Lisbonne
06 INT. MI6 — BUREAU DE M — JOUR
Ciel de plomb sur la Tamise. M, 52 ans, debout devant la fenêtre, ne se retourne pas. Sur son bureau, le rapport de Madagascar : trois gardes morts, un agent mort, un train détruit.
MVous avez trente-quatre ans, vous avez le matricule depuis vingt et un jours, et vous avez détruit un viaduc classé.
BondIl a été détruit par eux.
MVous êtes allé trop vite. Delaunay l'avait écrit dans son rapport sur vous, noir sur blanc, la semaine dernière. (elle se retourne) Vous êtes suspendu. Remettez votre badge à Tanner.
BondMadame, Thorne prépare quelque chose. Ces cuves, cette mappemonde…
MElias Thorne a reboisé la moitié de l'Afrique. Il a reçu ce mois-ci la plus haute distinction de l'ONU. Vous me dites que le monde entier se trompe, et vous me le dites avec un matricule de vingt et un jours.
Elle le regarde, comme on regarde quelqu'un qu'on va perdre.
MMarc était mon ami. Je ne vous interdis pas d'avoir du chagrin. Je vous interdis de vous en servir.
07 INT. MI6 — COULOIR — CONTINU
Tanner, 49 ans, accompagne Bond jusqu'aux ascenseurs, sans le regarder. Il parle droit devant lui, d'un ton neutre.
TannerLes suspendus n'ont plus accès aux salles d'écoute. Ni aux archives. Ni au troisième étage.
BondCompris.
TannerJe ne crois pas. (les portes s'ouvrent) Si vous mouriez quelque part, nous ne vous aurions jamais vu. Bonne journée, 007.
08 INT. CLUB DE PALL MALL — BIBLIOTHÈQUE — SOIR
Holocène · Scène 08 · CLUB DE PALL MALL · BIBLIOTHÈQUE · SOIR
Une bibliothèque de cuir et de cuivre, désertée à cette heure. MISS MONEYPENNY, 47 ans, vingt ans de terrain avant le bureau, verse un whisky qu'elle ne touche pas. Elle a pleuré, mais on ne le voit qu'à ses yeux.
MoneypennyIl m'a appris à tirer, il y a vingt-deux ans. Il disait que j'étais trop pressée.
BondIl m'a dit la même chose.
Moneypenny(un sourire triste) Alors il n'avait pas changé d'avis sur les gens pressés. (elle pose une enveloppe sur la table) Un vol pour Lisbonne, demain, à ton nom d'emprunt. Ce que contient ta clé USB est un registre de sinistres : douze décès accidentels en quatorze mois, tous ingénieurs d'Holocène, tous assurés par la même police signée à Zurich. Un seul homme peut te dire pourquoi : Duarte Pinho, ancien d'Holocène, qui vend demain une épave de drone aux enchères. Pas nous : nous n'existons pas.
BondPourquoi tu fais ça ?
MoneypennyParce qu'il t'a laissé quelque chose, et que je veux savoir quoi. Et parce que personne n'a le droit de mourir comme ça.
Elle lui serre le poignet une seconde, très fort, puis le lâche.
09 INT. ATELIER DE Q — NUIT
Holocène · Scène 09 · ATELIER DE Q · NUIT
Un atelier de briques, une lampe d'architecte, pas un écran. Q, 66 ans, cardigan, tourne une petite montre sur son établi avec le soin d'un horloger.
QUne montre mécanique. Aucune puce, aucune connexion, aucune mise à jour. (il la tend) Elle réagit à la chaleur d'un corps vivant dans un rayon de dix mètres : l'aiguille des secondes se met à battre en saccades.
BondElle tue ?
QElle détecte. Je ne fabrique plus de choses qui tuent, monsieur Bond. J'ai onze mois avant la retraite et je tiens à dormir.
BondEt si quelqu'un l'intercepte ?
QIl aura une montre. (un temps) Ne la remontez jamais en public : le bruit de la remontée vous trahirait mieux qu'un pistolet.
10 EXT. LISBONNE — ALFAMA, MARCHÉ AUX PUCES — JOUR
Holocène · Scène 10 · LISBONNE · ALFAMA, MARCHÉ AUX PUCES · JOUR
Le soleil blanc de Lisbonne sur les pavés, les linges aux fenêtres, le tintement d'un tram jaune. Sur la place, une salle des ventes en plein air : des tables de cuivre, de la ferraille, et, dans un coin, l'épave d'un drone Holocène posé sur une nappe, comme un oiseau mort. DUARTE PINHO, 55 ans, transpire sous un chapeau de paille.
Bond, une orange à la main, s'approche en touriste, soulève une aile du drone et la secoue à l'oreille.
BondIl est mort de quoi ?
Pinho(à voix basse, en portugais, puis en anglais) On ne l'a pas tué. Il a été éteint. Un ordre venu d'en haut. Je peux tout dire, mais pas ici.
Dans la foule, deux hommes en veste claire se détachent d'une table. Le premier a une main dans son dos. Bond les a repérés avant Pinho.
Bond(sans bouger les lèvres) Ne vous retournez pas. À gauche.
Pinho, dos au mur, voit les deux hommes à son tour. Il lâche son chapeau, saisit une sacoche en cuir, part en courant dans une ruelle.
Pinho saute sur le marchepied d'un tram jaune qui démarre. Les deux hommes y bondissent à sa suite. Bond arrache un vélo à un livreur, pédale en danseuse dans la montée de la rue des Escolas, en doublant le tram dans un fracas de roues.
Bond(au livreur, par-dessus l'épaule) Je vous le rends avec un pourboire !
Le tram grimpe, tangue, frôle les murs de pierre à quelques centimètres. Bond lâche le vélo, saute sur le toit du tram, rampe sur les rails de câble. À l'intérieur, une bagarre : les deux hommes frappent Pinho contre une vitre. Bond défonce une trappe d'aération, tombe sur eux, deux coups, un troisième, un tabouret qui vole.
Le conducteur, paniqué, lâche le levier : le tram dévale la pente à une vitesse que la ligne n'a jamais connue. Les passagers hurlent. Les murs défilent. Bond rampe vers l'avant, empoigne le frein de secours : il tire de tout son poids, le métal fume, le tram s'arrête à un cheveu d'un mur de façade.
Le silence retombe d'un coup. Pinho, hagard, serre sa sacoche contre lui. Bond, essoufflé, lui sourit.
BondQuatre minutes douze. Je crois que c'est un record.
PinhoVous avez cassé le tram.
BondSeulement le frein.
12 EXT. LISBONNE — ELEVADOR DA GLÓRIA — JOUR
Holocène · Scène 12 · LISBONNE · ELEVADOR DA GLÓRIA · JOUR
Pinho a fui. Il court dans l'escalier du funiculaire, en haut de la colline, traverse la voie, grimpe dans la cabine montante. Les deux hommes lui emboîtent le pas. Bond court, rate la montée, s'accroche d'un bras à la cabine, suspendu au-dessus de la pente à quarante-cinq degrés, la ville entière à ses pieds, toits de tuiles, Tage scintillant.
Sur le toit de la cabine, il se hisse, se bat à mains nues contre le premier tueur, au milieu des câbles qui sifflent. La cabine descendante les croise à vingt centimètres : il saute dessus, attrape un deuxième tueur par la veste, le jette contre une rambarde. Un coup de feu, un autre ; une vitre explose ; une femme hurle en portugais. Sur la rampe, une vieille dame qui monte les marches à pied, un cabas au bras, regarde passer la bagarre sans ralentir.
La vieille dame(en portugais, à elle-même) Encore des touristes.
Bond désarme le dernier tueur d'un coup de coude, l'envoie par-dessus la rambarde dans un tas de linge sale. Les deux cabines se croisent une dernière fois, il saute, atterrit sur le quai, en sueur, souriant malgré lui.
13 EXT. LISBONNE — TERRASSE — CONTINU
Pinho est assis par terre, adossé à un mur, une main appuyée sur le ventre. Du sang coule entre ses doigts. Bond s'agenouille près de lui, déchire sa chemise pour comprimer la plaie.
PinhoLe lot onze… ce n'est pas un test. C'est un stock. Ils l'enregistrent comme « réserve de biodiversité »… (il lui tend la sacoche) Zurich. La Fondation de l'Arche. Les douze morts, c'est elle qui les a payés.
BondTenez bon. Je vais chercher quelqu'un.
Pinho(un sourire de travers) Non. Écoutez-moi. Vous courez trop vite, monsieur. Je l'ai vu tout de suite. (un temps) Ne courez pas.
Il ferme les yeux. Bond reste un instant sans bouger, le front contre le mur, la sacoche sur les genoux. Les cloches d'une église sonnent quinze heures. Il ouvre la sacoche : un registre, des relevés, un nom qui revient à chaque page : Fondation de l'Arche, Zurich. Il la referme, regarde ses mains.
Bond(à voix basse) Pas trop vite.
Acte I · Reykjavík
14 EXT. REYKJAVÍK — PORT — JOUR
Un ciel gris argent, des toits rouges, le Hallgrímskirkja dressé comme un tuyau d'orgue. Sur un ponton, FELIX LEITER, 35 ans, imperméable trop léger, mange un hot-dog en regardant des baleiniers partir. Bond le rejoint.
LeiterVous êtes celui qui a cassé le viaduc.
BondIl y a un mot pour ça, à la CIA ?
Leiter« Cinéma. » (il lui tend un hot-dog) Trois ingénieurs d'Holocène sont morts en un mois. Chute, électrocution, noyade. Dans les trois cas, le médecin légiste est le même. Dans les trois cas, la police a trouvé un dessin de spirale à côté du corps.
BondEt Langley ne s'en préoccupe pas ?
LeiterLangley a un fonds de pension qui détient du Holocène. (il mord) Ce soir, c'est la « Forêt de lumière », le grand spectacle de Thorne. Je pense qu'il y aura du monde qui ne sort pas vivant d'un spectacle de lumière.
BondC'est un pari ?
LeiterC'est un hot-dog, monsieur Bond. Aux États-Unis, c'est un contrat.
15 INT. SALLE DE CONCERT — « FORÊT DE LUMIÈRE » — NUIT
Holocène · Scène 15 · SALLE DE CONCERT · « FORÊT DE LUMIÈRE » · NUIT
Une salle de concert immense, plongée dans une brume épaisse. Mille spectateurs en doudoune, le visage tourné vers le plafond. Des faisceaux verts jaillissent du sol, montent, se croisent : une forêt de lasers qui pousse en quelques secondes, sur une musique de cordes. Les gens rient, filment. Dans la fosse, ELIAS THORNE, 86 ans, appuyé sur sa canne, salue, très petit sous cette immensité.
Dans la régie, au-dessus, SASKIA VEY règle un curseur du bout d'un doigt. Les faisceaux se resserrent.
Un point rouge apparaît sur la poitrine de Leiter, au milieu de la foule. Bond le voit avant lui. Il se jette sur l'Américain ; la balle passe, brise un projecteur. La salle explose en cris.
La fusillade se joue dans cette lumière : on ne voit les corps que traverser les rayons, l'éclat d'un visage, une silhouette qui roule, une main qui tire. Bond abat deux hommes de Vey qui progressent à travers la brume. Un faisceau lui brûle l'épaule. Leiter, touché à la cuisse, s'effondre contre un siège.
LeiterÇa fait mal, ça fait vraiment mal, c'est… une très mauvaise soirée !
BondRestez en bas !
Dans le tumulte, une femme saisit Bond par la manche : brune, trente-huit ans, un pendentif en spirale au cou. DR INES HALVORSEN.
InesVous êtes l'homme du viaduc. Je sais ce que contient le wagon onze. Je suis celle qui l'a fabriqué.
16 INT. APPARTEMENT D'INES, REYKJAVÍK — NUIT
Holocène · Scène 16 · APPARTEMENT D'INES, REYKJAVÍK · NUIT
Un petit appartement sans meubles, des livres empilés, une chaise. Bond projette sur le mur la photographie de la mappemonde de Madagascar. Ines, assise en face, serre son pendentif.
InesJ'étais mycologue. On m'a demandé de concevoir un champignon qui tue un parasite des forêts replantées. Je croyais sauver des arbres. Je l'ai fait en quatre ans, avec trois mille essais. (un temps) Il ne touche que les humains. Un seul récepteur pulmonaire, que nous seuls possédons. Les spores tiennent soixante heures dans l'air froid.
BondEt vous l'avez compris quand ?
InesLe jour où le lot est parti dans un wagon. (elle regarde ses mains) J'ai passé les derniers mois à écrire le seul contre-code possible. Un fongicide à charger sur la flotte à la place de Déluge. Il n'est pas fini. Il est ici.
Elle soulève le pendentif en spirale, le tend à la lumière.
InesIl n'existe nulle part ailleurs. Ni cloud, ni sauvegarde. Si on me tue, il disparaît avec moi.
BondAlors il faut que personne ne vous tue.
Ines(une ébauche de sourire) C'est le meilleur plan que j'aie entendu cette année.
17 EXT. CHAMP DE LAVE ET CENTRALE GÉOTHERMIQUE — JOUR
Holocène · Scène 17 · CHAMP DE LAVE ET CENTRALE GÉOTHERMIQUE · JOUR
Jour gris, lumière de plomb sur un plateau de lave noire d'où s'échappent des colonnes de vapeur. La centrale géothermique, tuyaux et cuves à perte de vue, crache des nuages dans un ciel de plomb. Bond et Ines, en 4x4, roulent sur une piste de cendre. Derrière eux, un pick-up gris, TEODOR LISK, 50 ans, au volant, impassible.
Le pick-up percute leur arrière. Le 4x4 tourne sur lui-même, s'immobilise au bord d'une faille. Lisk descend. Il avance dans les fumerolles : à travers un jet de vapeur à cent cinquante degrés, il marche sans ralentir, sans cligner, sans broncher. Un pulaski à la ceinture.
Ines(épouvantée) Il ne sent rien. Il ne sent ni la chaleur ni la douleur. On l'a opéré à quinze ans.
Le combat est brutal. Bond frappe, Lisk encaisse. Bond lui plante un tuyau dans les côtes : Lisk le regarde, intrigué, comme on regarde un insecte. Il soulève Bond, l'écrase contre une cuve brûlante. Bond hurle ; Ines, sans hésiter, ouvre une vanne à pleine force : un jet de vapeur frappe Lisk au visage. Il vacille, ne tombe pas. Bond roule sous une conduite, dévale une pente de cendre à quatre pattes ; Lisk le suit, indifférent, tranquille.
Ils se glissent dans un tuyau de maintenance, courent à plat ventre, en sueur, avec la mort sur les talons. Derrière eux, Lisk avance dans le brouillard, à la même allure, sans accélérer.
18 INT. CABANE PRÈS D'UN GEYSER — SOIR
Holocène · Scène 18 · CABANE PRÈS D'UN GEYSER · SOIR
Une cabane de berger, un poêle à bois, une lampe à pétrole. Dehors, le geyser jaillit toutes les six minutes, régulier, indifférent. Ines recoud l'avant-bras de Bond, à gestes précis, avec du fil de pêche. Il serre les dents.
InesNe bougez pas.
BondJe ne bouge pas.
InesVous bougez avec les yeux.
Un silence. Le geyser monte, l'eau retombe. Elle noue le fil, coupe, passe la main sur sa cicatrice.
InesVous avez peur ?
BondNon.
InesMoi, oui. Beaucoup. (elle sourit à moitié) Mais c'est agréable de dire à quelqu'un qu'on a peur, quand il ne s'en sert pas.
Il retourne sa main, saisit la sienne. Elle ne retire pas la sienne. Dehors, le geyser jaillit, très haut. Ils ne parlent plus.
Acte II · Monaco
19 EXT. PORT HERCULE, MONACO — RÉGATE — JOUR
Un grand soleil, la Méditerranée dure comme du verre, cent voiles blanches sur la baie. Sur le quai, une foule en lin et en panama : le « Forum de l'Océan » de Thorne. Une estrade, une banderole : HOLOCÈNE — ONZE MILLIARDS D'ARBRES.
Thorne, appuyé sur sa canne, très droit, parle dans un micro d'une voix douce, presque inaudible. Derrière lui, quatre grands barges ancrées. Le public applaudit.
ThorneIl y a un siècle, nous avons arrêté de planter. Aujourd'hui, nous recommençons. (il lève la main) Mesdames et messieurs : la première forêt flottante du monde.
Des écoutilles s'ouvrent sur les barges. Quatre mille drones s'élèvent ensemble dans le ciel, immenses, blancs, et se déploient sur la baie, une nuée qui porte chacune une graine de palétuvier. Ils descendent en pluie, doucement, sur l'eau. Les voiliers s'écartent. Les gens pleurent, filment, ne savent plus s'ils ont peur.
Bond, au fond de la foule, en costume de lin, une coupe de champagne à la main, fixe la nuée. À côté de lui, Ines, pâle, serre la sienne.
InesIls sont en train de faire une répétition générale.
BondDe quoi ?
InesDe la manière dont les gens regardent le ciel quand les drones arrivent. Avec admiration. Pas avec peur.
20 EXT. BAIE DE MONACO — HORS-BORD — POURSUITE — JOUR
Lisk surgit dans la foule. Bond s'enfuit sur le quai, plonge dans un hors-bord amarré, démarre. Deux vedettes se détachent derrière lui, lancées à pleine vitesse, avec des hommes en veste claire.
La baie est pleine de voiliers : Bond file au milieu, zigzague entre les coques, évite un spinnaker, frôle un catamaran. Une vedette se met à sa hauteur, un homme tire ; Bond braque, fait un virage serré, la vedette percute un voilier dans un fracas de bois.
Au loin, Lisk monte sur un jet-ski. Il ne cligne pas. Il fonce droit sur lui, en ligne droite, sans esquiver.
Bond saute sur le pont d'un voilier, traverse en courant, plonge sur un deuxième, puis un troisième. À chaque saut, la caméra s'élève : la baie vue du ciel, les quatre mille drones qui plantent leurs graines, le sillage blanc de la poursuite, minuscule sous l'essaim.
Lisk le rattrape, lui saute dessus depuis son jet-ski. Ils tombent dans l'eau ensemble, coulent dans un tourbillon de bulles. Sous l'eau, Lisk tient Bond à la gorge ; Bond, d'un coup de talon, le projette contre une coque. Il remonte à la surface, aspire, voit une corde : un hors-bord s'approche, Leiter à la barre, la cuisse bandée.
LeiterMontez ! Je ne conduis pas, je me fais conduire, mais aujourd'hui c'est moi !
Bond saisit la corde. Le bateau s'élance. Derrière eux, Lisk émerge, en silence, au milieu des palétuviers qui flottent, immobile comme un arbre.
21 EXT. VILLA SUR LE CAP — CRÉPUSCULE
Une villa blanche sur un cap de pins, éclairée de lanternes. Des invités en tenue de soirée montent un escalier de marbre. Thorne, soutenu par sa canne, reçoit à la porte, entouré de ses « Amis de l'Holocène ». Bond, en smoking, tend une invitation au nom de « Rupert Vane, fondation de reforestation ».
Vey(derrière Thorne, d'une voix égale) Monsieur Vane. Quelle belle montre.
Bond la couvre de sa manchette. Elle sourit, sans rien montrer, et s'efface pour le laisser passer.
22 INT. VILLA — SALON DE JEU — SOIR
Holocène · Scène 22 · VILLA · SALON DE JEU · SOIR
Une table de bridge sous un lustre. Thorne, 86 ans, voûté, des lunettes épaisses, bat les cartes d'une main tremblante. Bond s'assoit en face de lui. Saskia, blonde, debout derrière son fauteuil, ne cesse de le regarder.
Silence total : seul le son direct des cartes. Thorne distribue.
ThorneVous jouez ?
BondUn peu.
ThorneVous savez ce qu'on dit du bridge, monsieur Vane ? Que c'est un jeu où l'on gagne en faisant confiance à quelqu'un qu'on ne voit pas. (il pose une carte) J'ai passé ma vie à planter des forêts pour des gens que je ne verrai jamais.
BondEt maintenant ?
ThorneMaintenant, j'arrête de planter pour eux. (sans lever les yeux) On appelle ça un génocide quand on choisit qui meurt. Moi, je ne choisis personne. C'est l'inverse d'un génocide : c'est une démission de l'espèce.
Il lâche un faux numéro de lot dans la conversation, en passant : « onze mille quarante-huit ». Bond, par réflexe, le corrige : « quarante-neuf ». Un silence. Thorne lève enfin les yeux, très doux.
ThorneBonsoir, monsieur Bond.
23 INT. VILLA — BUREAU À L'ÉTAGE — CONTINU
Holocène · Scène 23 · VILLA · BUREAU À L'ÉTAGE · CONTINU
Au premier étage, Ines, infiltrée comme invitée, ouvre l'ordinateur du bureau de Thorne. Sur l'écran, un manifeste : « L'ARCHE — cinquante mille élus ». Une liste de noms défile, médecins, ingénieurs, institutrices. Elle s'arrête sur une ligne. Son propre nom : « Halvorsen, Ines — élue ».
Elle reste figée, le doigt sur la touche, la main sur la bouche. Elle n'entend pas la porte s'ouvrir derrière elle.
24 INT. VILLA — SERRE — NUIT
Holocène · Scène 24 · VILLA · SERRE · NUIT
Bond, démasqué, bondit par la verrière du salon. Les hommes de Vey tirent depuis le jardin. Il court sur le toit de verre de la serre, qui craque sous ses pas, dans les reflets verts d'un ballet de lumières projeté sur la façade. Un éclair, un homme tombe ; un éclair, un autre. On ne voit le combat que par pans.
Une vitre cède : Bond tombe dans la serre, au milieu des orchidées. Lisk l'y attend, calme, un pulaski à la main.
25 INT. VILLA — COULOIR DE SERVICE — CONTINU
Holocène · Scène 25 · VILLA · COULOIR DE SERVICE · CONTINU
Dans un couloir de service, Lisk plaque Bond contre le mur, un avant-bras en travers de sa gorge. Saskia avance, sans hâte, une seringue à la main.
VeyVous avez voulu aller vite, monsieur Bond. On ne vous l'avait pas dit ?
Bond(à bout de souffle) On me l'a dit… une fois. Mal.
Elle plante l'aiguille. Le couloir s'obscurcit. Dernière image : Ines, derrière une porte vitrée, qui lève la main pour frapper à la vitre, qui s'arrête, qui ne le fait pas.
Acte III · Patagonie
26 INT. ANCIENNE CENTRALE HYDROÉLECTRIQUE — SALLE DES MACHINES — JOUR
Holocène · Scène 26 · ANCIENNE CENTRALE HYDROÉLECTRIQUE · SALLE DES MACHINES · JOUR
Une immense salle des machines, vieille de soixante ans, cathédrale de turbines bleues sous de hautes verrières. Un soleil froid y tombe, par les vitres, sur des baies de serveurs neuves. Bond, ligoté sur une chaise, face à Thorne appuyé sur sa canne. Au fond, Lisk et Vey, immobiles. Ines n'est pas là.
ThorneVous vous demandez pourquoi je vous raconte tout.
BondParce que vous allez me tuer.
ThorneParce que vous êtes un homme qui sait ce que c'est que d'être pressé. (il s'assoit lentement) Dans soixante heures, la flotte survolera trois cents villes. Les spores feront ce pour quoi elles sont conçues. Cinquante mille élus dormiront dans l'Arche, au Svalbard, pendant que le monde s'éteint.
BondEt vous ?
ThorneMoi, j'ai quatre-vingt-six ans et six mois à vivre. Je dormirai avec eux. Quelqu'un doit raconter aux autres ce qui s'est passé.
BondVous les appelez des élus. Ce sont des otages.
Thorne(un temps) Ce sont des gens qui n'ont pas souhaité savoir.
Une cellule de métal, une lampe rouge, la nuit. Bond ligoté use ses liens contre une arête de tôle depuis six heures, dans un silence total. Un bruit : la porte s'ouvre. Ines entre. Elle ne dit rien. Elle pose un tournevis au sol, devant lui, d'un coup de pied.
InesIls m'ont gardée dans leur table, parmi les élus. Je suis la mycologue repentie, la pièce de leur collection. Ils pensent que je suis à eux.
BondVous n'êtes pas à eux.
InesNon. Mais j'ai passé une nuit entière à me demander ce que ça vaudrait, d'être élue. (elle sourit à peine) Je n'ai pas trouvé de prix.
Elle lui tend, en plus du tournevis, une pomme rouge qu'elle a volée à la cantine. Il la regarde, la prend, sourit. C'est la première chose tendre qu'on lui donne depuis Delaunay.
28 EXT. BARRAGE DE PATAGONIE — AUBE — JOUR
Holocène · Scène 28 · BARRAGE DE PATAGONIE · AUBE · JOUR
Le barrage, immense, courbe de béton de deux cents mètres de haut, dans un matin glacé. Bond et Ines courent sur la crête. Au-dessus d'eux, un hélicoptère se lève, avec Vey à bord. Les mitrailleuses crachent, la crête s'éventre en geysers de béton.
Un 4x4 de la centrale surgit en face. Bond tire Ines à lui, saute dans la caisse, démarre en trombe. Ils fuient le long de la crête, l'hélicoptère sur les talons. Un tir fait voler le pare-brise. Le 4x4 dérape, dérape encore, fend une barrière, tombe de la crête sur un escalier de maintenance, rebondit, s'arrête contre une rambarde au flanc du barrage.
Lisk, descendu en rappel de l'hélicoptère, atterrit sur la face du barrage : il traverse le vide, courbe de béton lisse sous ses pieds. Bond, en rappel à son tour, descend la face du barrage au-dessus du vide, un câble à la main, Ines derrière lui.
Au milieu de la paroi, Lisk les rejoint. Le combat est un ballet vertical : coups de pied, câbles qui sifflent, un rappel tranché net. Bond tombe, rattrape une conduite, bascule, frappe Lisk en pleine poitrine. Au-dessus, le vacarme de l'hélicoptère. En dessous, l'eau grise, cent mètres plus bas, la rivière qui sait finir.
Bond actionne une vanne manuelle : un jet d'eau jaillit de la paroi à pleine force, projette Lisk contre le béton. Ines saute dans le vide, rattrapée par le câble. Ils rentrent dans la centrale par une écoutille, à bout de souffle.
29 INT. CENTRALE — SALLE DES TURBINES — JOUR
Holocène · Scène 29 · CENTRALE · SALLE DES TURBINES · JOUR
Lisk les suit dans la salle des turbines. Il crève un réservoir de fioul, jette une allumette : la salle s'embrase, les flammes courent sur les murs, ferment les sorties. Il avance dans le feu, tranquille, un pulaski à la ceinture.
LiskLe feu ne m'a pas tué la première fois.
Bond(il tire sur une manette) Le feu, non. L'air, peut-être.
Une alarme. Les buses d'extinction crachent du CO₂ : les flammes s'écrasent d'un coup, la salle plonge dans un noir presque total, un brouillard blanc. Lisk s'arrête, tousse, tombe à genoux. Il lève la tête vers Bond, avec une espèce de surprise.
Silence absolu. Pas de musique. Bond ne le regarde pas mourir : il tire Ines par la main vers la sortie.
30 EXT. CENTRALE — PISTE — AUBE
Holocène · Scène 30 · CENTRALE · PISTE · AUBE
Une piste de terre au bord du plateau, un jet noir qui roule déjà. Thorne a avancé le lancement. Bond et Ines courent sur la piste, couverts de suie. À cinquante mètres, Vey surgit, un fusil à l'épaule. Elle les tient en joue tous les deux.
Ines s'arrête. Bond veut la tirer en arrière ; elle le retient, très fort, par le poignet.
Ines(à voix basse) Quelqu'un doit entrer dans l'Arche. Thorne me croit à lui, c'est la seule porte que j'aie. Le contre-code est dans mon pendentif.
BondNon.
InesVous m'avez dit : le meilleur plan que j'aie entendu cette année. (elle lui touche la joue, vite, comme on touche un objet fragile) Prenez votre temps, James. Cette fois, prenez-le.
Elle lui lâche le poignet, avance vers Vey, les mains levées. Vey la regarde longuement, puis regarde Bond. Elle pourrait tirer. Elle ne tire pas. Elle le laisse voir Ines monter à bord du jet, le pendentif en spirale au cou, sans se retourner.
Bond reste seul sur la piste vide. Le jet décolle, monte, disparaît dans un ciel blanc. Il reste cinquante-neuf heures et quarante et une minutes. Un seul accord tenu, quarante secondes.
31 INT. MI6 — BUREAU DE M — JOUR
Holocène · Scène 31 · MI6 · BUREAU DE M · JOUR
Le bureau de M, la voix de Bond au haut-parleur, grésillante, à bout de souffle. M, Tanner, Moneypenny, debout autour du téléphone.
BondMadame, je suis allé trop vite. Je ne le ferai plus.
MVous n'en aurez plus l'occasion si vous ne revenez pas.
BondIl faut appeler Oslo. Il faut appeler tout le monde.
M(un temps) J'appelle Oslo. (elle raccroche) Tanner : préparez le dossier de révocation de 007. Si on doit le sauver, il faudra l'avoir renvoyé.
Film 2 · 2 h 35
L'Arche
Londres · Zurich · Kiruna · Svalbard, soleil de minuit
L'arc de Bond : apprendre à attendre. Révoqué, sans arme, il ne gagne plus par la vitesse mais par la patience, et apprend ce que la patience ne rattrape pas : six mille deux cent quatorze dormeurs ne se réveilleront pas. Le film se joue presque entièrement en plein jour : à la fin d'avril, au Svalbard, le soleil ne se couche plus.
Acte I · Londres et Zurich
01 EXT. ROUTE DE PATAGONIE — JOUR
Une route de terre qui n'en finit pas, un plateau de steppe sous un ciel immense. Bond, brûlé, les vêtements noirs de suie, marche au bord de la route, un pas après l'autre. Un 4x4 de location s'arrête. Leiter, la jambe plâtrée, passe la tête par la vitre baissée.
LeiterVous avez besoin d'un taxi ?
BondVous ne conduisez pas.
LeiterUn type de l'ambassade conduit. Moi, je commente. (il ouvre la portière) Montez, 007. J'ai du café, trois sandwiches et mauvaise nouvelle.
Bond monte. Ils roulent en silence quelques minutes.
LeiterOslo a vérifié. L'Arche est une réserve de biodiversité. Inspectée en mars par trois agences de l'ONU. Validée. Tout est en règle.
BondIls ont inspecté quoi ?
LeiterDes graines. Des graines et un joli couloir.
BondJe suis allé trop vite, Felix. Elle était à côté de moi, je l'ai laissée monter.
Leiter regarde le paysage, puis lui tend un sandwich, sans rien dire. C'est tout ce qu'il y a à faire.
02 INT. MI6 — SALLE DE CRISE — JOUR
Une salle sans fenêtre, un mur d'écrans. Cinquante-sept heures sur un compte à rebours rouge. Autour de la table : M, Tanner, Moneypenny et trois hauts fonctionnaires qui ne se connaissent pas. Un écran affiche Oslo, froid, courtois, inébranlable.
OsloMadame, l'ONU a validé cette réserve il y a six semaines. Nous n'ouvrirons pas une enquête sur la foi d'un agent suspendu et d'une mycologue qui a disparu.
MVous n'avez pas besoin de me croire. Vous avez seulement besoin de ne pas empêcher le MI6 de vérifier.
OsloNous ne vous empêcherons pas. Nous ne vous aiderons pas. Et nous ne reconnaîtrons pas vos agents.
L'écran s'éteint. M reste un instant immobile. Tanner referme son dossier, doucement.
Tanner(à mi-voix) C'est ce qu'ils appellent un feu vert.
03 INT. MI6 — BUREAU DE M — JOUR
L’Arche · Scène 03 · MI6 · BUREAU DE M · JOUR
Bond pose son arme sur le bureau, la main bandée. M ne la regarde pas.
MVous êtes révoqué, 007. À compter de ce matin. Je n'ai pas le choix : si l'ONU croit que le MI6 a fait quelque chose, tout s'arrête.
BondJe comprends.
MVous ne comprenez pas. (elle se retourne) Je viens de vous donner la seule liberté que je peux vous donner. Plus personne ne doit répondre de vous.
Il reste un instant, puis ramasse son badge. Elle ne bouge pas.
MNe mourez pas, Bond. Je vous en prie. Je n'ai plus personne d'autre qui sache où est Marc.
04 INT. MI6 — COULOIR DES ASCENSEURS — CONTINU
Tanner attend, bras croisés. Il glisse à Bond une enveloppe sans le regarder.
TannerUn passeport au nom de Rupert Vane. Valable quatre jours. Après, il redeviendra un morceau de papier.
BondMerci.
TannerJe ne vous ai rien donné. (il tient la porte) Et si vous mourez, ce sera un accident de randonnée.
05 INT. BAR DE DOCKS, LONDRES — NUIT
L’Arche · Scène 05 · BAR DE DOCKS, LONDRES · NUIT
Un bar de dockers, enfumé et bruyant. Dans un coin, Leiter béquille appuyée au mur, deux bières devant lui. Bond arrive, s'assoit.
LeiterJ'ai suivi l'argent. Tout finit dans une fiducie de Zurich, la « Fondation de l'Arche ». À la mort de Thorne, Holocène, les quarante mille drones et la licence de vol dans quatre-vingt-dix pays reviennent à une seule personne.
BondVey.
Leiter(il lève sa bière) Je vous dois une bière pour Reykjavík. Je vous dois aussi ma jambe, mais j'ai décidé de l'oublier.
BondVous me devez une bière.
LeiterJe vous la dois toujours. (ils trinquent) Ça fait de moi un homme qui revient.
LeiterAutre chose. La Fondation garde ses papiers dans un entrepôt franc, à Zurich. Hartmann & Cie, coffre 4912. Je n'ai ni mandat ni budget, juste une jambe en plâtre et un badge d'inspecteur trouvé dans une poche de l'ambassade.
BondVous venez ?
LeiterJe viens. Je commente.
06 INT. ATELIER DE Q — NUIT
L'atelier de brique, nuit tombée. Q glisse dans la main de Bond une montre mécanique, presque identique à la première.
QCette fois, elle supporte le froid. Vingt degrés sous zéro. Et elle ne donne l'heure qu'à vous.
BondVous avez dit que vous n'aviez plus de choses qui tuent.
QElle ne tue pas. (il s'assied lourdement) Elle donne le temps à quelqu'un qui en manque. C'est peut-être plus utile.
Il remonte un second modèle, qu'il garde pour lui, et le regarde battre.
07 EXT. ZURICH — BAHNHOFSTRASSE — JOUR
Un grand soleil d'avril, les tramways verts, les banques de granit. Leiter avance sur ses béquilles à une vitesse surprenante, Bond derrière lui avec une valise d'inspecteur. Les passants s'écartent.
Leiter(sans se retourner) Vous traînez les pieds.
BondVous avez une jambe en plâtre.
LeiterEt pourtant je vais plus vite que vous. (il s'arrête devant une porte de bronze) Hartmann & Cie, banque privée, fondée en 1789. Ils gardent le coffre de la Fondation dans un entrepôt franc. Mon badge d'inspecteur est faux, mais très bien imité. Vous, vous portez la valise et vous vous taisez.
08 INT. ZOLLFREILAGER — COFFRES — JOUR
L’Arche · Scène 08 · ZOLLFREILAGER · COFFRES · JOUR
Un entrepôt de béton, des kilomètres de couloirs, des coffres métalliques empilés sur dix étages. Un employé en gants blancs ouvre une porte, tend à Leiter un registre, lui désigne la rangée qui l'intéresse. Leiter sort une lampe-stylo, vérifie les numéros, appuyé sur sa béquille.
LeiterCoffre quatre mille neuf cent douze. (un temps) Il manque deux sceaux. Quelqu'un est entré avant nous.
La porte coulisse derrière eux. Quatre hommes en gilet gris entrent, silencieux, armés. Un seul mot : « Vey. »
Bond pose la valise sur l'étagère, d'un geste lent.
Bond(à Leiter) Reculez.
LeiterJe ne sais pas reculer sur une jambe.
Le combat est brutal, étroit, mécanique. Bond se bat entre les rayonnages roulants : il pousse un chariot, écrase un homme contre l'acier, utilise un casier comme bouclier. Un coup de coude, un genou, une porte de coffre rabattue sur un bras. Leiter, derrière un pilier, balance sa béquille dans les genoux d'un tueur, puis soulève un registre de cuir gros comme une enclume et l'abat sur son crâne.
Leiter(à l'homme qui s'effondre) Ça, c'est pour la jambe.
Bond arrache le coffre 4912, l'ouvre à la barre à mine. Dedans : des documents, des plans, un petit disque. Il les empoche. Une alarme se déclenche.
09 EXT. ZURICH — AUTOROUTE URBAINE — POURSUITE — JOUR
Un camion-benne chargé de jeunes arbres, des milliers de plants de pin en motte, sortie de l'entrepôt. Bond saute dans la cabine, éjecte le chauffeur, démarre. Leiter se hisse à côté de lui, jette ses béquilles à l'arrière, claque la portière.
LeiterVous conduisez ?
BondJe conduis.
LeiterAlors conduisez bien. Moi, je commente.
Deux Mercedes noires les prennent en chasse sur l'autoroute, sous un ciel blanc. Bond écrase l'accélérateur ; le camion fonce, tangue, écrase une barrière. Une Mercedes se met à sa hauteur, un tireur baisse la vitre. Bond braque : le camion tape la voiture contre la glissière.
Dans un virage, Bond actionne le levier de la benne. Les quatre mille plants de pin se déversent d'un coup sur la chaussée, une marée verte, aveuglante, qui engloutit les Mercedes dans un fracas de branches. Les voitures dérapent, se heurtent, disparaissent sous une montagne de sapins.
Bond ralentit, regarde dans le rétroviseur. Leiter, calme, ôte une aiguille de pin de ses cheveux.
LeiterJe ne sais pas encore si c'est un accident ou un reboisement.
Bond(il rit) Les deux.
10 INT. TRAIN POUR STOCKHOLM — COUCHETTE — SOIR
L’Arche · Scène 10 · TRAIN POUR STOCKHOLM · COUCHETTE · SOIR
Un compartiment de train, une lampe douce, un paysage qui défile en bleu. Leiter, la jambe plâtrée allongée sur la banquette, déplie les documents du coffre 4912 sur ses genoux. Bond, en face de lui, lit en silence.
LeiterCinquante mille « lits d'hôte », Bond. Pas des sièges de bureau. Des lits. Avec un budget de maintenance. Et une ligne que je n'ai jamais vue dans un document de la CIA : « Exploitation : dormeurs ».
BondCe sont des gens ?
Leiter(après un temps) Ce sont des cercueils avec chauffage. Et il n'y a pas de ligne « réveil ».
Il replie les papiers. Un silence, long. Le train traverse un pont.
LeiterJe fais ce métier depuis quinze ans. J'ai vu des guerres, des coups d'État, un barrage rompu. Aucun ne m'a donné envie de vomir. (il le regarde, la voix plus basse) Je vous rejoins là-bas, par la grande porte : il y aura une délégation américaine, et il lui faudra un observateur.
Bond hoche la tête, sans rien dire. Au bout d'un temps, il retire sa veste, la lui pose sur les épaules.
Acte II · Kiruna
11 EXT. KIRUNA, LAPONIE SUÉDOISE — JOUR
L’Arche · Scène 11 · KIRUNA, LAPONIE SUÉDOISE · JOUR
Une petite maison rouge sous la neige, une ville de mine à l'horizon, des cheminées qui fument dans un ciel d'un bleu cru. BRITA VEY, 55 ans, sœur aînée de Saskia, ouvre la porte en chandail de laine. Elle regarde Bond, puis Leiter et ses béquilles, puis la carte d'inspecteur qu'il lui tend.
BritaVous venez de la part de ma sœur ?
BondNous venons à cause d'elle.
Elle les fait entrer. Sur une table, un biberon de lait pour un agneau orphelin. Elle parle debout, sans les regarder, avec une fatigue ancienne.
BritaEn deux hivers, trois cents rennes sont morts. Le pâturage s'est vidé de lichen. On nous a dit que c'était le climat. Notre père s'est pendu l'an dernier. Saskia avait dix-neuf ans quand elle est partie. Un Américain est venu : un vieux. Il a promis de réparer le monde. Il l'a emmenée.
LeiterVotre sœur a hérité d'un empire. Savez-vous ce qu'elle va en faire ?
Brita(très calme) Elle va nous venger, monsieur. Et il ne restera plus personne pour se souvenir de qui nous étions.
Elle les raccompagne à la porte.
BritaSi vous allez à la mine, souvenez-vous : ils tirent à quinze heures, tous les jours, comme à l'église. Ne soyez pas dedans.
12 EXT. MINE DE KIRUNA — POURSUITE — JOUR
L’Arche · Scène 12 · MINE DE KIRUNA · POURSUITE · JOUR
Un pick-up gris les suit sur la piste de la mine, en plein jour. Bond, au volant d'un vieux 4x4 emprunté à Brita, voit dans le rétroviseur trois hommes en veste claire. Il fonce droit vers l'entrée de la grande mine souterraine, une gueule de roche noire, deux voies pour les camions de minerai.
Leiter, accroché à la poignée de la portière, regarde sa montre.
LeiterQuatorze heures quarante-huit. Vous avez un plan ?
BondBrita a dit quinze heures.
LeiterBrita élève des rennes. Elle dit des choses justes ou elle ne dit rien.
Ils s'enfoncent dans la galerie. Les camions de minerai, des mastodontes de cinquante tonnes aux roues plus hautes que lui, grondent à contresens dans des tunnels étroits. Le pick-up s'engage derrière eux. Un tueur tire par la fenêtre ; Bond braque entre deux camions, évite un wagonnet, frôle une paroi qui jette des étincelles.
Un compteur d'alerte retentit dans la galerie : une sirène, des lumières orange. Quatorze heures cinquante-neuf.
Leiter(calmement) Bond, il serait prudent de sortir.
Bond écrase l'accélérateur. Le pick-up les talonne. Au fond de la galerie, une lumière blanche : la sortie. Bond fonce, dérape, passe dans le soleil au moment où le sol tremble. Derrière eux, la galerie explose. Une colonne de poussière jaillit de la gueule de roche. Le pick-up disparaît sous l'éboulement.
Le 4x4 s'arrête dans la neige. Silence. Leiter regarde la poussière retomber, range sa montre.
LeiterQuinze heures pile. Elle est bonne, cette femme.
13 EXT. TOUNDRA PRÈS DE KIRUNA — FIN DE JOUR
Une plaine blanche à perte de vue, le soleil bas, rose, qui ne se couche plus tout à fait. Bond, en combinaison blanche, couché sans bouger dans la neige depuis une heure. Leiter, assis sur une caisse, la jambe plâtrée tendue, une thermos à la main, le regarde, une couverture sur les épaules.
LeiterVous attendez quoi ?
BondRien.
LeiterC'est très étrange à regarder.
BondJ'apprends. (il ne bouge pas) Delaunay disait qu'un tir, ce n'est pas la détente. C'est tout ce qu'on fait avant. Je veux savoir faire le « avant ».
LeiterEt vous êtes bon ?
BondJe suis mauvais.
Leiter(il lui tend la thermos) C'est le plus bel aveu que j'aie entendu d'un agent. Buvez. Quarante minutes dans la neige, c'est suffisant pour un premier cours.
Il se redresse, boit, rend la thermos. Leiter regarde le soleil, qui n'en finit pas de se coucher.
LeiterMoi, je prends l'avion de ligne demain : délégation américaine, par la grande porte. Vous, vous arriverez par la petite.
Un hangar, un vieux bimoteur de fret aux hélices givrées. Moneypenny, en doudoune, est venue en civil. Elle tend un téléphone à Bond.
MoneypennyJ'ai posé mes congés. Deux semaines. Je suis en vacances à Arvidsjaur, ville magnifique, très calme.
BondTu vas perdre ton poste.
MoneypennyPour Marc. (elle lui serre le poignet) Le pilote est un ami. Il ne pose pas de questions. Il vole à vingt mètres de l'eau, pour échapper aux radars.
Elle lui tend le téléphone, aussi.
MoneypennyAppelle-moi quand c'est fini. Ou quand c'est pire.
15 EXT. FJORDS DU SVALBARD — VOL RASANT — JOUR
L’Arche · Scène 15 · FJORDS DU SVALBARD · VOL RASANT · JOUR
Le bimoteur file au ras d'un fjord, entre deux murailles de glace bleue, sous un soleil qui ne s'est pas couché depuis trois jours. À vingt mètres de l'eau noire, il frôle des icebergs, tourne au fond d'un canyon, hurle de tous ses moteurs. Dans la cabine, Bond, accroché à son siège, regarde défiler la glace.
Pilote(en anglais, sans se retourner) Vous avez peur ?
BondJ'apprends à attendre.
PiloteAlors attendez. Je tourne à gauche dans dix secondes, ça va vous plaire.
Au fond du fjord apparaît une montagne immense, aux flancs de roche noire, couronnée de blanc. À sa base, une gueule sombre, un tunnel taillé dans la glace, éclairé de projecteurs. L'Arche.
Le pilote atterrit sur une piste gelée, en dérapant dans la poudreuse.
Acte III · Svalbard, soleil de minuit
16 EXT. LONGYEARBYEN — DEUX HEURES DU MATIN, SOLEIL — JOUR
Deux heures du matin, sous un soleil rasant, éblouissant. Des vieux fument devant leur porte, un chien dort au milieu de la place. La ville entière n'a pas dormi depuis trois nuits et ne s'en soucie pas. Des affiches : « HOLOCÈNE — JOURNÉE PORTES OUVERTES — 25 AVRIL ».
Bond, mal rasé, cligne des yeux dans la lumière. À côté de lui, Leiter, descendu de l'avion de ligne, béquille sous le bras, lunettes de soleil sur le nez, un badge d'observateur au revers.
BondOn ne peut pas dormir ici ?
LeiterOn peut, avec un masque. Mais personne ne le fait. Les gens ici disent que le soleil de minuit ne laisse aucun secret dans l'ombre. C'est pourquoi Thorne l'adore : il peut montrer tout ce qu'il veut sans rien montrer.
Il glisse un second badge dans la main de Bond.
LeiterRupert Vane, assistant de la délégation américaine. Vous portez mes dossiers. Vous ne parlez pas.
BondJe me tairai.
LeiterVous le dites avec la voix d'un homme qui n'a jamais essayé.
17 EXT. ARCHE — ENTRÉE — JOUR
Une montagne de roche et de glace, un porche de verre et de béton planté à son pied : l'atrium de l'Arche, cathédrale vitrée au soleil de minuit. Des cars de l'ONU déversent des délégués en parka, des journalistes, des caméras. Des hôtesses en blanc servent du jus de pomme.
Leiter, badge au revers, tend un dossier à un garde. Bond, deux pas derrière, tient trois classeurs sous le bras et la bouche fermée.
Thorne, en fauteuil roulant sur le parvis, salue chacun. DR INES HALVORSEN, brune, pâle, un pendentif en spirale au cou, se tient à ses côtés en blouse blanche. Ses yeux croisent ceux de Bond une demi-seconde. Elle ne bronche pas.
Thorne(à Leiter, d'une voix très douce) Monsieur Leiter. Langley m'a prévenu de votre visite. J'espère que notre hospitalité est à la hauteur.
LeiterElle est excellente, monsieur Thorne. C'est le reste qui m'inquiète.
Thorne sourit, très fin, très ancien. Son regard glisse sur Bond, sur le classeur qu'il porte, s'attarde un battement de trop. Il ne dit rien.
18 INT. ARCHE — APPARTEMENTS DE THORNE — JOUR
L’Arche · Scène 18 · ARCHE · APPARTEMENTS DE THORNE · JOUR
Un grand salon aux baies de verre, plein de lumière. Thorne, sous oxygène, assis près d'Ines, boit une tisane d'une main qui tremble. Bond, en assistant de Leiter, dépose des dossiers sur une table, sans les regarder.
ThorneVous êtes très calme pour un assistant, monsieur…
BondVane.
ThorneMonsieur Bond. (il pose sa tasse) Je vous ai vu à Monaco. À Reykjavík aussi, je crois. Vous aviez un peu moins de patience. Vous avez changé.
Ines lève la tête, imperceptiblement. Bond ne bouge pas.
ThorneJe ne vous dénoncerai pas, monsieur Bond. J'aime que quelqu'un me regarde enfin. (un temps) Et à quoi servirez-vous, dans le monde que vous défendez ?
BondÀ empêcher que vous le remplaciez.
Thorne(il sourit) Voilà qui est bien dit. Et si peu probable.
À l'autre bout du salon, Leiter, qui « inventorie » le mobilier en s'appuyant sur sa béquille, s'arrête devant un coffre mural.
Leiter(à voix haute, au garde) Fichet, 1998, ignifugé. Mon grand-père en avait un pareil. (il sort un trombone de sa poche) Je vérifie que la serrure est d'origine.
Il l'ouvre en dix secondes. Il note quelque chose dans son carnet, empoche une petite clé de métal, referme. Le garde, derrière lui, regarde le plafond avec une politesse parfaite.
19 INT. ARCHE — GALERIE DES SEMENCES — JOUR
Une galerie de verre, des milliers de petits tiroirs étiquetés, des botanistes en blouse. Leiter, loupe à la main, dresse un inventaire à haute voix devant un délégué de l'ONU : « Maïs, deux mille variétés. Blé, mille huit cents. »
Leiter(au délégué, d'un ton neutre) Je remarque que la galerie de semences occupe huit cents mètres carrés. Je remarque aussi que le plan d'étage indique un second niveau de vingt mille mètres carrés, sous nos pieds, sans accès pour les inspecteurs.
DéléguéCela doit être un local technique.
LeiterVingt mille mètres carrés, monsieur. C'est un très gros local.
Au passage, Leiter glisse la petite clé dans la poche de la blouse d'une botaniste brune qui se penche sur un tiroir : Ines, qui ne lève pas les yeux. Un garde s'approche, courtois, trop près. Bond, derrière Leiter, se met en travers, le plus naturellement du monde, comme un assistant qui protège son patron.
Un escalier de service, derrière une porte coupe-feu. Ines guide Bond dans un couloir de béton, sans lumière, jusqu'à une double porte. Elle tape un code. Les portes s'ouvrent.
Une salle immense, creusée dans la montagne, de la taille d'une cathédrale. Des rangées de caissons de verre à perte de vue, éclairés de bleu, au fond desquels dorment des gens. Des adultes. Des vieillards. Des couples qui se tiennent la main jusque dans le sommeil.
Bond s'arrête. Il ne dit rien. Ines parle très bas, comme dans une église.
InesCinquante mille. Il les a choisis il y a quatorze ans. Des médecins, des ingénieurs, des institutrices, des couples. (sa voix tremble) Il les a fait dormir il y a deux mois, avec leur consentement, leur a dit qu'ils étaient sauvés d'une catastrophe naturelle qui arrivait.
BondIls savent ce qui va se passer ?
InesIls savent qu'ils sont élus. (elle regarde un caisson) Celle-ci a soixante-quatorze ans. Elle s'appelle Margit, elle a été institutrice. Je lui ai chanté quelque chose hier.
Bond pose la main sur la vitre. La vieille femme respire, très lentement, de la buée sur le verre.
Bond sort le téléphone de Moneypenny et filme, sans un mot, longtemps, les rangées bleues qui se perdent dans le noir.
Les alarmes se déclenchent : quelqu'un a vu. Vey, dans la salle de contrôle, a identifié Bond. Les portes se ferment une à une, des gardes cavalent dans les couloirs. Bond et Ines courent dans les niveaux techniques ; derrière eux, un bruit de bottes, de plus en plus proche.
Dans la salle des machines, Leiter, entré dans l'Arche avec la délégation en qualité d'observateur américain, la cuisse bandée, se tient devant une grande porte coupe-feu, dos au battant, un revolver dans une main, l'autre appuyée sur la rambarde.
LeiterAllez-y ! Je tiens la porte !
BondVous avez une jambe en moins !
LeiterJ'en ai deux, c'est juste que l'une est en plâtre ! (il sourit, blême, des gardes tapent contre le battant) Allez, Bond ! Ils sont coincés avec moi, ce n'est pas si mal, on parle de la CIA !
22 EXT. GLACIER — MOTONEIGES — JOUR
L’Arche · Scène 22 · GLACIER · MOTONEIGES · JOUR
Bond et Ines surgissent de la bouche du tunnel sur deux motoneiges, dans un éclat de soleil qui les aveugle. Le glacier s'étale devant eux, immense, blanc, sillonné de crevasses bleues, de ponts de neige, de séracs hauts comme des immeubles. Derrière eux, six motoneiges noires se détachent de l'entrée de l'Arche, en meute.
Ines, aux commandes de la sienne, hurle dans le vent.
InesJe n'ai jamais conduit ça !
BondÇa se voit !
InesÇa ne se voit pas, ça se sent !
Le premier tueur se met à leur hauteur, tire. Bond saute de sa motoneige sur celle de l'homme, lui arrache le guidon, le jette dans la neige. Il tire, bondit sur une crête de glace, atterrit à pleine vitesse sur un pont de neige qui s'effondre derrière lui. La motoneige d'Ines, juste derrière, saute la crevasse en hurlant ; elle atterrit à plat, les deux skis sur la neige.
Ines(sans respirer) Je vais envoyer la note à Thorne.
Ines éclate de rire, malgré elle, pour la première fois depuis des jours : un grand rire nerveux, qui la surprend elle-même. Bond la regarde, sourit. Il pense : c'est pour ça qu'on y va.
23 EXT. GLACIER — SOLEIL DE MINUIT — JOUR
L’Arche · Scène 23 · GLACIER · SOLEIL DE MINUIT · JOUR
Plus loin, sur la langue du glacier, Bond arrête sa motoneige. Ines freine à côté de lui et saute à terre : par un puits d'aération, elle regagnera l'Arche et sa salle de contrôle. Bond revient seul, au pas, un fusil à l'épaule. Le soleil est bas, aveuglant, il réfléchit sur la neige comme un miroir. Aucune ombre ne se cache.
Au-dessus, sur une crête, Vey sort de la brume de chaleur, un fusil en bandoulière. Elle sait. Elle commence à descendre, doucement. Elle sourit à peine.
Onze minutes sans une note de musique, sous le soleil. Le vent, le tissu qui claque, la respiration, la culasse. Vey cherche. Bond s'est enfoui sous la neige, couché, invisible, le fusil posé sur un bloc de glace, le visage à peine dégagé, les yeux fixés sur un point.
Il attend. Quatre minutes. Cinq. La neige fond contre sa joue. Vey avance dans la lumière, très lentement, scrute chaque pli du glacier. Elle ne le voit pas. Elle respire sur ses doigts pour les réchauffer. Six minutes.
Elle se redresse un instant, pour reprendre l'angle : c'est le geste même que Bond aurait fait une semaine plus tôt. Le soleil glisse sur sa lunette. Bond tire une seule fois.
Elle tombe en arrière, dans une crevasse.
Plans 1–3Plan large fixe, 40 secondes. Une langue de glacier éblouissante, le soleil à l'horizon, aucune ombre où se cacher. Deux silhouettes minuscules à quatre cents mètres l'une de l'autre. Le seul son : le vent sur la neige.
Plans 4–10L'attente. Presque six minutes. Bond s'enfouit dans la neige et ne bouge plus ; la lumière rase le transforme en bosse parmi d'autres. Vey avance en scrutant chaque pli, l'œil collé à la lunette, aveuglée à moitié par le reflet. Elle souffle sur ses doigts : on voit la buée.
Plan 14Le soleil passe sur la lunette de Vey, un éclat bref. Elle est debout, nette, entière, à cent mètres. Un seul coup, un seul plan.
24 EXT. BORD DE LA CREVASSE — CONTINU
Bond s'approche à plat ventre du bord de la crevasse. Vey est trente mètres plus bas, coincée entre deux parois de glace bleue, le bassin brisé, vivante, le visage couvert de givre. Elle le regarde sans haine.
Il déroule une corde, la descend jusqu'à elle. Elle la regarde pendre à dix centimètres de sa main.
VeyPourquoi ?
BondParce qu'il y a toujours un moment pour s'arrêter.
Elle rit, doucement. Elle regarde le ciel, qui n'a pas de nuit.
VeyMa sœur Brita vous a parlé. Elle vous a dit que j'étais partie. Je suis partie parce que ce qui restait n'avait plus de nom.
Elle ferme les yeux. Sa main s'avance, effleure la corde, la lâche.
VeyAlors il aura gagné quelque chose.
Elle ne dit plus rien. Bond reste à genoux au bord de la crevasse, la corde dans les mains, sous un soleil qui ne se couche pas.
25 EXT. ARCHE — ATRIUM — JOUR
La déléguée norvégienne de l'ONU, à la tête de la délégation, tient tête à six gardes armés devant les portes de verre de l'atrium. Les hôtesses se sont enfuies. Les cars sont bloqués. Elle brandit son badge diplomatique comme un étendard.
DéléguéeJe suis envoyée accréditée, j'ai vu ce que vous cachez, et j'exige l'ouverture de ces portes !
GardeMadame, vous n'avez pas le droit…
Déléguée(elle s'approche d'un pas) Monsieur, j'ai le droit de dire non, et cela me suffit amplement.
Derrière elle, une quinzaine de délégués de l'ONU commencent à filmer, à crier. Le garde recule d'un pas. Dix. Quinze. Les portes s'ouvrent. Sur l'écran d'un téléphone, la salle des dormeurs, filmée par Bond avec le téléphone de Moneypenny, est déjà envoyée à Oslo, à Genève, à New York.
26 INT. ARCHE — PUITS DE SERVICE — JOUR
L’Arche · Scène 26 · ARCHE · PUITS DE SERVICE · JOUR
Bond, de retour dans l'Arche, descend le puits de service de la montagne, un puits de glace et d'acier haut de deux cents mètres. Des cages de monte-charge montent et descendent, à vitesse inégale. Les hommes de Vey tirent depuis les paliers.
Bond saute d'une cage à l'autre, rattrape un contrepoids, glisse sur un câble. Un garde l'attrape à la gorge, ils tombent ensemble sur un toit de cage, se battent à mains nues, à quatre-vingt-dix mètres du fond. Un coup de coude ; le garde chavire dans le vide, sans un cri. Bond roule, se rattrape à une chaîne, grimpe, haletant.
27 INT. ARCHE — APPARTEMENTS DE THORNE — JOUR
L’Arche · Scène 27 · ARCHE · APPARTEMENTS DE THORNE · JOUR
Un salon de verre, plein de soleil, au sommet de l'Arche. Thorne, seul, assis devant une console, très diminué, ses lunettes sur le nez. Sur l'écran, la carte du monde, quarante mille points lumineux. Bond entre, désarmé. Il ne fait pas un geste.
ThorneVous avez gagné contre Lisk. Contre Vey. (il se tourne) Vous êtes le premier de mes adversaires qui sait attendre.
BondJ'ai eu un bon professeur.
ThorneMarc Delaunay. Je le sais. (un temps) Il avait compris avant vous. Il m'a écrit, il y a dix ans, pour me dire qu'on ne sauve pas les arbres en tuant ceux qui les plantent.
BondEt vous lui avez répondu ?
ThornePar un viaduc. (il sourit, tristement) Je n'ai pas de combat à vous proposer, monsieur Bond, seulement une conversation. Dites-moi : à quoi servirez-vous, dans le monde que vous défendez ?
BondÀ garder des gens comme vous de croire qu'ils ont le droit de décider.
ThorneVoilà une belle réponse. Elle a un défaut : elle arrive trop tard.
Il appuie sur une touche. Sur l'écran, les quarante mille points s'éveillent.
28 INT. ARCHE — SALLE DE CONTRÔLE — MONTAGE PARALLÈLE
Deux niveaux plus bas, Ines, seule devant une console, retire son pendentif en spirale, l'ouvre, en sort une puce minuscule. Elle sort de la poche de sa blouse la clé de signature de la flotte, que Leiter lui a glissée pendant l'inspection.
Elle l'insère. Une barre de progression apparaît. Soixante pour cent. Soixante-cinq. Soixante-dix. Les voyants clignotent. Un garde frappe à la porte. Ines ne se retourne pas. Quatre-vingt-dix. Cent.
Une alarme rouge, nouvelle. Sur l'écran, une ligne clignote : PRESSION CUVE 1 — SEUIL. Le fongicide, au contact du lot 11 resté dans la cuve, fait monter la réaction. Ines lit les chiffres et comprend en deux secondes ce que personne d'autre ne comprendrait : une seule vanne manuelle, trois niveaux plus bas, peut encore détourner l'explosion avant qu'elle n'atteigne la salle des dormeurs. Et elle est la seule à savoir où elle est.
Ines(à voix basse, pour elle-même) Il faut que quelqu'un sache où elle est.
Elle arrache la clé de la console et part en courant, sans se retourner.
29 EXT. SÃO PAULO — AVENUE PAULISTA — JOUR
L’Arche · Scène 29 · SÃO PAULO · AVENUE PAULISTA · JOUR
Midi sur l'avenue Paulista. Des milliers de passants lèvent la tête : les drones d'Holocène sont là, silencieux, blancs, immenses, une nuée qui masque le soleil. À Lagos, à Jakarta, à Mexico, partout, le même ballet.
Ils déversent une poudre blanche. Il neige, sous un soleil tropical, sur des gens en tee-shirt, qui ouvrent les mains, tirent la langue, rient. Un vieil homme tend le bras, regarde la poudre se poser sur sa paume, ne comprend pas. Une femme lui prend l'autre main. Rien ne se passe. La neige blanche ne tue personne. Un choral, ample, le seul passage de toute la partition qui ose l'émotion. Il neige sur le monde.
30 INT. ARCHE — SALLE DE CONTRÔLE — CONTINU
Une explosion secoue la montagne : la première cuve du niveau inférieur a cédé. Mais elle n'a pas cédé vers la salle des dormeurs. Quelqu'un l'a détournée. Les parois se fissurent, la lumière clignote, des blocs de glace tombent du plafond.
Dans les appartements de Thorne, le sol se tord, se fend. La baie de verre éclate. Thorne, tombé de son fauteuil, glisse vers le vide, les mains accrochées à une console qui cède.
Trois niveaux sous la salle de contrôle, un couloir de béton, des tuyaux gainés de givre, une lumière rouge. Ines court, blouse ouverte, le souffle court. Elle traverse la salle des dormeurs sans ralentir, puis s'arrête, revient sur ses pas. Devant un caisson de verre, elle ôte son pendentif en spirale, désormais vide, et le pose sur la vitre, contre la joue de Margit, soixante-quatorze ans, qui dort.
Ines(à voix très basse) Je te le prête. Tu me le rendras quand tu seras réveillée.
Elle repart. Au fond de la salle, la cuve numéro un, grande comme un silo, tremble sur ses fixations. Une aiguille rouge au maximum, et une seule vanne à volant, rouillée, qu'elle est la seule à connaître. Sur le panneau mural, les voyants des quarante secteurs : un seul clignote en rouge, le secteur sept. Son circuit de froid passe dans le puits de la cuve. Elle fait le calcul en une seconde : six mille deux cents dormeurs d'un côté, plus de quarante-trois mille de l'autre. Elle ne peut pas détourner l'explosion vers le haut et sauver le secteur sept en même temps.
Ines(à voix basse, au voyant rouge) Pardon.
Elle pose les mains sur le volant. Elle appuie son corps contre le volant. Il ne bouge pas. Elle recule, reprend son élan, pèse de tout son poids. Il cède d'un quart de tour.
Elle chante, faux, très bas, un air de berceuse, pour s'occuper la bouche. Le volant tourne. Le sifflement monte, la peinture cloque sur la paroi de la cuve. Elle se retourne une seule fois vers l'escalier, vers la lumière, vers la porte qui reste ouverte. Elle reste.
La cuve se rompt vers le haut, comme une cheminée, loin du caisson de Margit. Il n'y a pas de musique : le bruit, puis le silence, puis une neige de givre qui retombe doucement sur la vitre, où brille la spirale.
Le sol de la suite a basculé dans le vide, trois cents mètres au-dessus du fjord. Bond, accroché d'une main à un montant de métal, et de l'autre, tient le poignet de Thorne, qui pend dans le vide, ses lunettes dans la poche.
BondDonnez-moi votre autre main.
Thorne lève les yeux vers lui. Il a l'air d'un homme qui n'a jamais appris à demander. Sa main libre reste le long de son corps.
BondDonnez-moi votre autre main !
Thorne(avec douceur) C'est un beau geste. Vous aurez fait ce qu'il fallait.
Son poignet glisse dans le gant, centimètre par centimètre. Bond hurle, tire, la sueur dans les yeux. Thorne le regarde, sans haine, sans rien. Il essaie vraiment de le sauver. C'est le poids qui décide.
Thorne tombe, sans un cri, dans la lumière dorée du fjord. Le vent et le métal seuls, aucune note.
Le montant cède. Bond tombe à son tour.
33 EXT. FALAISE DE L'ARCHE — JOUR
L’Arche · Scène 33 · FALAISE DE L'ARCHE · JOUR
Bond tombe vingt mètres, le long de la falaise, dans une pluie de glace, de verre et d'acier. Il hurle, s'attend à l'impact, ferme les yeux.
Un fracas de moteur. Une masse jaune surgit du glacier en contrebas : une dameuse de six tonnes, tout en chenilles et en lames, qui a défoncé la verrière de l'atrium et gravi la pente en rugissant. Bond atterrit à plat ventre sur la lame de neige, à l'avant. Une main le tire par le col.
Leiter, aux commandes, le plâtre fendu, la cravate arrachée, bondit de la cabine.
LeiterVous êtes assuré ?
Bond(il tousse, il rit) Non.
LeiterMoi non plus. (il l'aide à se relever) Je conduis une dameuse, Bond. C'est comme commenter, mais ça avance.
Il ôte sa veste, la lui jette sur les épaules. Bond se redresse, cherche des yeux la porte de secours au pied de la falaise, la seule qui ne soit pas effondrée. Personne n'en sort. Il attend. Une minute. Cinq. Un nuage de givre retombe lentement sur la neige. Leiter ne plaisante plus. Il pose la main sur son épaule et la laisse là.
Bond(très bas) Ines.
Leiter(après un long temps) Je suis désolé.
Il ne bouge pas. Très loin sous la glace, cinquante mille dormeurs respirent.
34 INT. ARCHE — SECTEUR 7 — JOUR
L’Arche · Scène 34 · ARCHE · SECTEUR 7 · JOUR
Trois heures plus tard. Sous l'atrium éventré, des secouristes de l'ONU en combinaison blanche descendent par un escalier de service à moitié bouché par les gravats. Bond les suit, un pansement sur la tempe, un casque trop grand sur la tête. Leiter, sa béquille cassée, s'appuie sur l'épaule d'un secouriste. Personne ne parle.
La salle est la sœur de la première : même hauteur de cathédrale, mêmes rangées de caissons de verre à perte de vue. Mais le bleu a viré au gris. Les voyants sont éteints. Le verre est couvert d'un givre blanc, opaque, de l'intérieur. Il n'y a de buée sur aucune vitre.
Un médecin de l'ONU, cinquante ans, un carnet à la main, raye un numéro sur chaque caisson, d'un trait lent, sans lever les yeux.
MédecinLe circuit de froid du secteur sept passait dans le puits de la première cuve. Il s'est rompu à quatorze heures six. Les caissons ont tenu neuf minutes.
BondNeuf minutes.
MédecinNous sommes arrivés à quatorze heures quarante. Personne n'aurait pu faire mieux. (un temps) C'est ce que j'écrirai dans le rapport.
BondCombien ?
MédecinSix mille deux cent quatorze.
Bond ne dit rien. Il longe l'allée, très lentement, une main sur le verre, comme il l'a fait la veille dans l'autre salle. Rien n'y respire. Sur chaque caisson, une étiquette : un nom, une profession, une date de naissance. Il les lit. À voix basse, un à un. Il en lit une cinquantaine avant qu'une main se pose, doucement, sur son bras. Au fond, une jeune secouriste s'est assise par terre, son casque entre les mains.
Il n'y a pas de musique. Le givre qui craque, un pas, le crayon du médecin.
Leiter(très bas) Vous ne pouviez rien faire, Bond.
BondJe sais. (un temps) C'est ça, le pire.
35 INT. HÔPITAL DE LONGYEARBYEN — JOUR
L’Arche · Scène 35 · HÔPITAL DE LONGYEARBYEN · JOUR
Une grande salle blanche, aux fenêtres ouvertes sur la mer. Des civières à perte de vue, des médecins de l'ONU en blouse, des infirmières qui courent. Les premiers dormeurs ouvrent les yeux, hagards, éblouis, cherchent leurs proches.
Une infirmière de l'ONU s'agenouille près d'une civière. Une vieille femme ouvre les paupières, un poing serré contre sa poitrine.
Margit(à voix très basse) Elle est où, la dame qui chante ?
Bond, un pansement sur la tempe, entre doucement, s'accroupit près de la civière. Leiter reste dans l'encadrement de la porte, sa béquille sous le bras.
BondElle est restée en bas, pour que vous puissiez vous réveiller.
Margit ouvre le poing : une spirale d'argent.
MargitElle me l'a laissée. (un temps) Elle chantait mal.
Bond(il sourit, les yeux brillants) Très mal.
Dans l'encadrement de la porte, Leiter regarde ses chaussures. À l'autre bout de la salle, des draps blancs, alignés sous une fenêtre, que personne ne regarde.
36 INT. MI6 — BUREAU DE M — JOUR
L’Arche · Scène 36 · MI6 · BUREAU DE M · JOUR
Le bureau de M, la lumière douce d'un matin de printemps sur la Tamise. M, debout, a posé un dossier sur le bureau, à côté de l'arme de Bond.
MOslo a rouvert le dossier. L'ONU présente ses excuses. Quarante-trois mille sept cent quatre-vingt-six personnes se sont réveillées, et trois cents villes ont reçu de la neige au lieu de la mort. Elle voudrait vous décorer. (elle lui rend l'arme) J'ai refusé.
BondPourquoi ?
MParce que vous détestez ça. Et parce que six mille deux cent quatorze personnes ne se sont pas réveillées : je ne veux pas de médaille pour une arithmétique. (un temps) Vous êtes encore, techniquement, révoqué. (un petit sourire) Je vous rends le matricule. Gardez-le, 007.
BondMerci, madame.
MRevenez avec moins de cicatrices la prochaine fois. Je commence à manquer de pansements.
37 INT. ATELIER DE Q — JOUR
Q, en cardigan, visse un petit engrenage sous une loupe, sans lever la tête.
QJe vous en ai fabriqué une troisième.
BondVous aviez promis d'arrêter.
QJ'arrête dans onze mois. (il lui tend une boîte) D'ici là, je fais ce que je peux pour que mon successeur ne vous voie jamais.
38 INT. MI6 — COULOIR — JOUR
Bond sort du bureau de M. Dans le couloir, adossée à un mur, Moneypenny, un dossier à la main. Elle sourit à moitié.
MoneypennyJ'ai posé deux semaines de congés. J'en ai pris trois. M dit qu'elle n'a rien vu.
BondMerci.
Moneypenny(elle lui tend une feuille) La note de frais d'un hangar, d'un pilote et d'un téléphone. Remboursement : un déjeuner. (elle le regarde) Pas un dîner. Je ne suis pas ce genre de femme.
Bond lit la feuille. En bas, en lettres rouges : « Un déjeuner, sans sacoche ni drone. »
BondJe ne peux pas promettre.
MoneypennyJe sais. C'est ce qui te rend supportable. (elle tourne les talons) Jeudi, treize heures, un endroit que je choisirai. Sois à l'heure.
Elle s'éloigne dans le couloir. Bond la regarde partir. Pour la première fois depuis très longtemps, il sourit tout seul.
39 EXT. CIMETIÈRE DU KENT — FIN D'APRÈS-MIDI
L’Arche · Scène 39 · CIMETIÈRE DU KENT · FIN D'APRÈS-MIDI
Un petit cimetière de campagne, au bord d'une route. Une pierre neuve : « MARC DELAUNAY, 1975 — ». Bond pose une fleur des champs sur l'herbe. Il reste debout, les mains dans les poches, un long moment.
BondJe me suis mis à attendre. Ce n'est pas facile. Et ça ne suffit pas toujours.
Derrière lui, à vingt mètres, Moneypenny, en manteau sombre, ne s'approche pas. Elle sourit, essuie une larme, tourne le visage vers le vent.
Bond(à voix basse, à la pierre) Merci. Pour le temps.
Il sort de sa poche une seconde fleur, plus petite. Il hésite, puis la pose sur la même pierre.
Bond(à voix basse) Pour elle. Elle n'en a pas.
40 EXT. ROUTE DE CAMPAGNE — CRÉPUSCULE
L’Arche · Scène 40 · ROUTE DE CAMPAGNE · CRÉPUSCULE
Une route de campagne dans le soir, une Aston Martin grise, capot encore tiède. Bond, adossé à la portière, regarde le ciel : un essaim de drones, très haut, blancs dans la lumière orange, trace un grand V d'ouest en est. Ils ne sèment rien. Ils rentrent.
Il monte dans la voiture, tourne la clé. Le moteur s'éveille. Au démarrage, le thème de James Bond entre en entier pour la première et unique fois des deux films, cuivres compris. L'Aston Martin s'éloigne dans une dernière lueur chaude, la plus longue lumière chaude des deux films.
Carton : JAMES BOND REVIENDRA.
Annexe
Notes de production
A Partition — plan d'ensemble
La musique est rationnée sur les deux films et n'accompagne jamais une mort. Elle peut en revanche être très haute dans les moments de joie.
Moment
Traitement
Pré-générique, train de Madagascar
Percussions sourdes, cordes frottées, aucune mélodie ; l'essaim de drones n'a qu'un bourdonnement
Générique Film 1
Chanson originale
Lisbonne, tram et funiculaire
Guitare portugaise diégétique qui s'échappe des fenêtres, puis rythme de percussions
Fusillade de Reykjavík
Diégétique seul : la musique de l'installation
Régate de Monaco, forêt flottante
Cordes amples et claires, l'une des seules plages de beauté du film 1, avec une basse qui menace dessous
Bridge de Monaco
Silence total, son direct des cartes
Barrage de Patagonie
Le grand moment galvanisant du film 1 : cuivres graves, percussions, sans le thème
Incendie de la centrale
Nappe unique, coupée net à l'extinction
Fin du Film 1, piste vide
Un seul accord tenu, quarante secondes
Mine de Kiruna
Percussions lourdes, tuyaux, sirène d'alerte intégrée à la partition
Motoneiges sur le glacier
Cordes rapides, aucune cuivre
Duel du glacier (11 min)
Aucune musique
Dispersion du fongicide
Choral, le seul passage ample des deux films
Secteur 7
Aucune musique : le givre qui craque, un crayon qui raye des numéros, un homme qui lit des noms à voix basse
Mort d'Ines, niveau −3
Une voix seule qui chante faux, puis le silence : aucune musique ne l'accompagne
Chute de Thorne
Vent et métal seuls
Arrivée de la dameuse
Premiers cuivres du film 2, volontairement sans le thème
Dernier plan, Aston Martin
Thème complet, cuivres compris — une seule fois
B Lumière — principe
Le soleil est un personnage. Plus de la moitié des séquences se jouent en plein jour : un midi blanc à Madagascar, le soleil de Lisbonne, la régate de Monaco, le barrage de Patagonie au matin, Zurich et Kiruna en avril, puis le soleil de minuit du Svalbard qui supprime toute ombre. Quand la nuit vient, elle appartient au décor : les lasers de Reykjavík, un lustre à Monaco, les baies de serveurs en Patagonie.
Bond est presque toujours une silhouette à contre-jour. La lumière chaude est rationnée : elle n'apparaît que dans les moments de tendresse (la cabane près du geyser, l'hôpital) et, une dernière fois, dans le plan final.
C Action — la règle
Aucun gadget ne résout une scène. La montre détecte, elle ne tue pas. Chaque grande scène d'action tient dans un lieu réel et tourné pour de vrai : le train sur son viaduc, le tram 28, la mine de Kiruna, le barrage, le glacier. Les trois adversaires meurent de l'environnement même de leur patron : le CO₂ de sa propre centrale, la glace de son propre glacier, la falaise de sa propre arche. Thorne ne meurt pas d'une balle de Bond : il meurt d'une main que Bond n'a pas pu tenir.
Les alliés de Bond gagnent avec ce qu'ils savent faire : Leiter avec une béquille, une porte tenue et, au dernier moment, une dameuse de six tonnes ; Ines avec une vanne et tout son poids.
D Décors et tournage
Les deux films sont tournés dos à dos, en un seul bloc, de l'été à la fin avril. Vrai train de brousse sur la ligne de Fianarantsoa, vrais trams de Lisbonne, vraie mine de Kiruna. L'arche et la centrale de Patagonie en décors construits, avec extensions numériques minimales. Le Svalbard est tourné à la fin d'avril, quand le soleil ne se couche plus. Les drones sont des maquettes pilotées pour tous les plans rapprochés.
Le motif visuel qui traverse l'ensemble : la spirale d'Holocène — logo, pendentif, mycélium, essaim en vol, et la crevasse où tombe Vey.